Fantôme 2012

Photographies de Marc Blanchet

Par Eric Vuillard

Les photographies sont traversées par des ombres. C’est toujours délicat de regarder une photographie. On est fatalement saisi par le sentiment qu’on nous révèle quelque chose et qu’on nous le cache. La photographie ne saisit que ce qui est ; pourtant, elle lui ôte une grande partie de son empire. Son mystère tient à ceci qu’elle est de la réalité dérobée – une empreinte ; mais toute empreinte a quelque chose de mort qui introduit le trouble. Et le monde photographié porte en lui je ne sais quelle tristesse définitive.

Les photographies de Marc Blanchet se tiennent dans ce trouble. On y est devant une sorte de reflet où quelque chose se glisse, s’entr’aperçoit. Plusieurs transparences s’y affrontent et nous devinons, comme sur une autre photographie que dissimulerait la première, une silhouette. Un arbre. Un chien. Une ombre derrière une vitre. Un poteau. Une flèche. Un passant. Une goutte de pluie. Un grand rideau noué.
Mais ce sont les silhouettes d’arbres qui m’ont en premier requis. Ce sont les personnages de nos inquiétudes. Elles se dressent devant nous, fuyantes, massives, comme des fantômes. Mais ce ne sont peut-être pas des arbres, seulement des traces aléatoires sur la buée du compartiment de train ou sur les vitres de la voiture. On ne le saura pas. Peu importe. On ne saura pas non plus si elles nous menacent ou bien nous protègent. Ce n’est pas tranché. Ce sont des silhouettes profondes, obscures. Elles murmurent une vérité sur le monde qui nous échappe, et elles se tiennent-là, comme des sentinelles.

Et puis il y a cet étrange cabanon de tulle, scène muette, qui semble être la forme même d’un secret. On dirait sa forteresse très pauvre, ses vestiges. Est-ce un souvenir d’enfance ? un lieu rêvé ? On n’en sait rien. On regarde la photographie. Seul devant cette solitude.
Enfin, il y a ce grand rideau, cette toile épaisse sur les lourdes dalles, dissimulant je ne sais quel théâtre du monde, une représentation évanouie. Cette photographie nous dit : « Je cache ». Et ce linge qui pend contre un mur, suspendu au fil du temps, est-ce que c’est notre secret ? Est-ce enfin ce qui reste lorsque l’on a tout dit ? Est-ce que c’est notre défroque ?

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